(g-d) Les avocats Elsa Marcel et Arié Alimi et la vice-présidente de la Ligue des droits de l'Homme Emmanuelle Jourdan-Chartier lors d'une conférence de presse à Paris, le 6 novembre 2026 ( AFP / Simon WOHLFAHRT )
Les avocats d'au moins 18 personnes blessées lors des mobilisations sociales depuis mi-septembre ont annoncé vendredi leur intention de saisir la Cour de justice de la République (CJR) contre le ministre de l'Intérieur pour l'utilisation d'armes qu'il "sait mutilantes".
Jusqu'à présent "nous avons utilisé des qualifications graves (...), nous pensons aujourd'hui qu'il est impératif de viser celui qui est à l'origine des mutilations et des dégâts massifs, à savoir le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez (...) pour les ordres qu'il a donnés de l'usage de ces armes qu'il sait mutilantes, qu'il sait être des armes de guerre, qu'il sait ne pas devoir être utilisées dans le maintien de l'ordre", a déclaré Me Arié Alimi lors d'une conférence de presse à Paris.
"Je serai prêt à répondre de toute plainte qui est déposée contre moi et je suis très serein et très droit dans mes bottes", a réagi le ministre, lors d'un point presse vendredi soir consacré au dispositif de sécurité pour la mobilisation sociale de samedi.
"Je regrette qu'il y ait eu ces blessés, je regrette vraiment et très sincèrement, mais chaque fois que les policiers ou gendarmes engagent la force, c'est qu'ils sont dans un cadre légal et réglementaire", a assuré Laurent Nuñez. L'"armement intermédiaire est indispensable à l'activité des forces de sécurité intérieure", a-t-il estimé.
La plainte collective sera présentée d'ici "trois semaines", selon Me Alimi.
"Tous les dossiers ne sont pas au même niveau d'avancement", a précisé Me Elsa Marcel qui défend notamment un adolescent grièvement blessé à la mâchoire devant un lycée à Saint-Ouen-l'Aumône (Val-d'Oise) par un tir tendu de lanceur de grenade lacrymogène.
Pour l'instant, une dizaine de personnes blessées ont donné leur consentement pour signer cette plainte collective devant la CJR, seule juridiction à même de juger des membres du gouvernement pour des actes commis dans l'exercice de leurs fonctions, selon leurs conseils.
L'AFP a comptabilisé plus d'une vingtaine de blessés graves dans le cadre du mouvement social depuis mi-septembre.
"Gueules cassées"
Le bilan a été particulièrement "effroyable", selon Me Alimi, lors de la mobilisation du 17 octobre, marquée par des pillages et violences dans plusieurs villes en marge des manifestations.
Selon lui, cela a même été une "hécatombe" place de la République à Paris où "on peut penser" que le recours aux gaz lacrymogènes notamment a été "comme à Sainte-Soline, voire beaucoup plus", a-t-il affirmé en référence à une manifestation en mars 2023 contre les mégabassines dans les Deux-Sèvres.
Des traces de sang sur le sol, à côté d'un masque et de lunettes de protection, lors d'une manifestation à Rennes dans le cadre d'une journée de mobilisation nationale, le 5 novembre 2026, ( AFP / ALAIN JOCARD )
Parmi les blessés depuis mi-septembre, l'avocat a fait état d'un photographe indépendant qui était "sur le point de mourir" après qu'une "grenade lui a sectionné son artère fémorale" ou un jeune ingénieur" avec le pied "ouvert en deux par un éclat de grenade".
A Strasbourg, Caen, Mulhouse, Marseille, c'est un menuisier, un étudiant infirmier ou encore un plaquiste qui ont aussi été grièvement touchés, ont décrit ses confrères.
"Les gueules cassées des temps modernes, c'est eux", a commenté Me Marcel.
Avec "l'usage d'outils de guerre (...), on a l'impression qu'on traite les mineurs comme des ennemis", alors même que ce sont "des lycéens parfois qui demandent juste" notamment "de l'eau potable" dans leur établissement, a expliqué Me Mohamed Jaite.
"Compliqué"
Les qualifications "pour obtenir la poursuite de Laurent Nuñez devant" la CJR pourraient inclure des "violences volontaires ayant entraîné des mutilations" ou "la complicité par instigation", a ajouté Me Alimi.
Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, à l'issue d'une conférence de presse consacrée aux mesures de sécurité prévues pour les manifestations nationales du 7 novembre 2026, au ministère de l'Intérieur, place Beauvau, à Paris, le 6 novembre 2026 ( AFP / Kenzo TRIBOUILLARD )
"Nous devons faire quelque chose pour empêcher qu'il y ait de nouveaux mutilés, et notamment des enfants", a-t-il encore dit.
En écho aux avocats présents, Emmanuelle Jourdan-Chartier, vice-présidente de la Ligue des droits de l'Homme, a réclamé "un autre maintien de l'ordre" et l'interdiction des "armes de guerre non discriminantes" utilisées par la police, "des armes qui tuent depuis longtemps".
Deux autres plaintes contre Laurent Nuñez avaient été déposées en octobre par l'avocat Yassine Bouzrou, une pour un jeune qui a perdu une main le 17 octobre à Saint-Etienne, la seconde pour un manifestant de 20 ans ayant eu deux doigts arrachés à Toulouse le 24 octobre.
Selon un décompte au 30 octobre, l'Inspection générale de la police nationale a été saisie de 105 enquêtes, dont 52 dans le cadre du mouvement lycéen, 48 pour des violences les 17 et 18 octobre, et cinq pour des faits survenus le 24 octobre, selon une source proche du dossier.

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